Mistoihi ABDILLAHI

La sociologie comorienne

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Approche sociologique de la GRC

Cours animé à l’Université des Comores au profit...

jeudi 7 janvier 2021, par Mistoihi ABDILLAHI

UNIVERSITE DES COMORES
Master 2/ GRC-Gestion des Risques de catastrophe
APPROCHE SOCIOLOGIQUE DE LA GRC

Objectifs du cours

Cet enseignement vise à étudier la sociologie des milieux en proposant de méthodes d’analyse de l’organisation de la société, des différents acteurs, leurs interactions, et surtout des leaders communautaires et de leurs rôles en matière de sensibilisation et d’éducation de la communauté pour la gestion des risques de catastrophes. Ce module permettra à l’étudiant de disposer des différents outils d’analyse pour les travaux de terrain, notamment pour les différentes enquêtes et activité d’intervention.

Comment aborder la communauté, comment aborder les aléas, comment percevoir les risques ?

N.B : Vous n’avez besoin d’aucune connaissance préalable du sujet, bien que vos expériences personnelles ou celles d’autres personnes dans votre société seront très utiles dans vos études.

Plan du cours

I DEFINITION DES CONCEPTS

I.1 Sociologie
I.2 Approche sociologique
I.3 Gestion des risques
I. 4 Société
I.5 Communauté
I.6 Grand-notable
II POURQUOI DE LA SOCIOLOGIE DANS LA GRC
II.1 Risques des catastrophes comme fait social
II.2 Représentation sociale des catastrophes
II.3 Relations entre culture et risques
II.4 Le progrès scientifique
II.5 Le contexte comorien
II.6 Intervention du Sociologue
III REGARD SOCIOLOGIQUE SUR LA SOCIETE COMORIENNE
III.1 Peuple à la fois monothéiste et polythéiste
III.2 Peut-on parler de culture comorienne ou des cultures comoriennes ?
III.3 Société comorienne, modernité dans la tradition
III.4 Des communautés dans la communauté
III.5 L’individu et la communauté
III.6 Culture et corruption
IV L’AVENEMENT DES COMMUNES
IV.1 Historique des communes aux Comores
IV.2 Organisation et fonctionnement
IV.3 Les communes et le pouvoir coutumier
IV.4 Commune et pouvoir de contrainte
IV.5 Politisation des communes
IV.6 Communes et développement communautaire
V ORGANISATION SOCIALE DE LA SOCIETE COMORIENNE
V.1 La stratification de la société
V.2 La femme comorienne dans la société
V.3 Place et rôle du religieux
V.4 Le politique dans l’organisation de la société
V.5 Les hommes charismatiques
V.5 Place des hommes instruits

I DEFINITION DES CONCEPTS

Pour mieux cerner le cours, nous avons jugé nécessaire de définir au préalable quelques concepts clés de nature à apporter un peu de lumière aux participants. Il s’agit des concepts de Sociologie, d’approche sociologique, de société, de communauté, de Grand-notable et de Gestion des risques de catastrophe.

I.1 Sociologie

Il n’y a pas une définition du concept de sociologie. Il en existe une multitude. On peut en donner quelques :
- La sociologie est l’étude de la société ;
- La sociologie est l’étude des relations humaines ;
- La sociologie est l’étude scientifique des faits humains ;
- La sociologie est l’étude de toutes les formes de société ;
- La sociologie est la science qui a pour objet ce qui est social (les sciences dites « sociales » ou « humaines » se consacrent chacune à des catégories particulières de faits humains, telles le Droit et l’Économie politique. La sociologie retient dans ces faits humains leur aspect spécifiquement social.
Dans le cadre de ce cours, nous allons définir la sociologie comme « l’étude des relations, actions et représentations sociales par lesquelles se constituent les sociétés. Elle vise à comprendre comment les sociétés fonctionnent et se transforment. La sociologie s’intéresse aux rapports individus-sociétés.

I.2 Approche sociologique

Une approche sociologue est une démarche scientifique qui permet au chercheur (sociologue) d’entrer en contact avec le fait social tout en prenant des distances. Cette approche lui permet de réaliser ses enquêtes ou de mener son étude avec objectivité, ce qui permet des résultats non-biaisés. Cela sous-entend que vous ne prenez pas de position, ni vous n’influencerez les positions des enquêtés.

Par exemple, lorsque vous partez mener une étude dans la région de Hambou sur leur perception de la coulée des eaux, il ne faut pas partir là-bas avec vos réponses (différentes des hypothèses) ou chercher à influencer les réponses des enquêtés. Sinon, l’approche n’est pas sociologique.

I. 3 Société

Une société est un groupe organisé d’êtres humains ou d’animaux, ayant établi des relations durables, qui vivent sous des lois communes, qui ont une forme de vie commune, qui sont soumis à un règlement commun ou qui ont un centre d’intérêt commun.

Elle est la communauté humaine plus ou moins complexe où l’on vit, où vivent les individus pris en considération pour l’application du mot. Les hommes qui font partie d’une société présentent cette caractéristique d’avoir entre eux des rapports volontaires ou involontaires explicites ou implicites, réels ou potentiels ; ils sont à quelque degré interdépendants et forment un groupe qui comporte généralement des sous-groupes plus ou moins consistants et entremêlés par les membres communs qu’ils comptent.

En sociologie, la société est l’ensemble des personnes qui vivent dans un pays ou qui appartiennent à une civilisation donnée.

I.4 Communauté

D’une manière très simpliste, on définit la communauté comme un groupe social dont les membres vivent ensemble, ou ont des biens, des intérêts communs.
En sociologie, une communauté se définit comme un regroupement de personnes autour d’une thématique commune. Les communautés sont plus ou moins cohésives et leurs membres partagent entre eux une certaine culture, des normes et des valeurs.

Le Sociologue Ferdinand Tönnies (Sociétés et Communautés) a fait une étude comparative entre les deux concepts : communauté et société. En effet, alors que la communauté est caractérisée par la proximité affective et spatiale des individus et se définit donc comme « une communauté de sang, de lieu et d’esprit » où le tout prime sur l’individu, la société, en revanche, est le lieu d’un individualisme débridé et destructeur, d’une concurrence généralisée entre les hommes désormais isolés et séparés les uns des autres, le règne de l’intérêt personnel désormais au fondement de tous les rapports sociaux.

Alors que l’homme de la communauté ne choisit pas ses appartenances mais se trouve immergé au sein d’un tout organique qui détermine sa manière de se rapporter aux autres, l’homme de la société choisit arbitrairement ses relations en fonction de l’intérêt, essentiellement pécuniaire, qu’elles représentent pour lui. Alors que dans la communauté, les rapports humains sont fondés sur des rapports authentiques et essentiels, sur des liens affectifs, biologiques et traditionnels qui conditionnent l’ensemble de l’existence, dans la société, « chacun est un marchand » obéissant à son pur et simple égoïsme.

I.5 Grand-notable

Aux Comores, on définit Grand-notable comme tout homme ayant accompli son Grand-mariage, et qui a le droit de porter des habits traditionnels spécifiquement réservés aux hommes dits uniques.

Il y a 20 ans, cet adjectif était réservé, certes à des hommes ayant accompli le Grand-mariage, mais qui avaient une certaine notoriété au niveau de la communauté. Dans les grandes villes comme Moroni, Foumbouni, Mitsamiouli, Mbeni, Iconi, N’tsoudjini et N’tsaouéni, on comptait au maximum une dizaine de Grand-notables. Dans certaines localités, on ne trouvait aucun Grand-notable.
Aujourd’hui, on les compte en centaine.

I.6 Gestion des Risques de Catastrophe

La gestion des risques de catastrophes consiste en l’implémentation des stratégies, des politiques et des activités de renforcement des capacités afin de réduire les effets néfastes des aléas, limiter les dommages et les pertes potentielles et de réduire ainsi les risques de survenance de possibles catastrophes. Il s’agit donc d’une approche systématique pour identifier, évaluer et réduire ces risques en minimisant les vulnérabilités.

II POURQUOI DE LA SOCIOLOGIE DANS LA GRC

II.1 Risques des catastrophes comme fait social

Pour comprendre c’est quoi un fait social, on se réfère à Emile DURKHEIM. Pour ce dernier, on entend par fait social « toute manière de faire, fixée ou non, susceptible d’exercer sur l’individu une contrainte extérieure ; ou bien encore, qui est générale dans l’étendue d’une société donnée tout en ayant une existence propre, indépendante de ses diverses manifestations au niveau individuel ».

Le fait social dans une société est donc un phénomène suffisamment fréquent pour être dit régulier et suffisamment étendu pour être qualifié de collectif.

En effet, le Risque de catastrophe est un phénomène qui est fréquent (régulier), et est étendu dans la société (collectif), ce qui lui confère le statut de fait social. En plus çà, le risque exerce sur n’importe quel individu une contrainte extérieure.

II.2 Représentation sociale des risques catastrophes

On entend par Représentation sociale, une activité mentale par laquelle une personne (ou un groupe) reconstitue le réel auquel elle est confrontée. La personne interprète son environnement à partir de valeurs et normes qui lui sont propres et à partir d’informations qui lui sont accessibles. C’est un ensemble organisé d’informations, d’opinions, d’attitudes et de croyances.

Comme une catastrophe naturelle est un événement d’origine naturelle, subi et brutal, qui provoque des bouleversements importants pouvant engendrer de grands dégâts matériels et humains, c’est sur la base de leurs représentations que les personnes se comportent et agissent par rapport aux risques de catastrophes naturelles.

A cet effet, cette représentation sociale fait que la perception des risques par les institutionnels et scientifiques est parfois différente de celle des populations. Le risque perçu peut être différent du risque réel. Il existerait donc une pensée de sens commun relative aux risques collectifs.

Par conséquent, la compréhension donc de ces représentations sociales est déterminante à la prise de décision efficace et durable concernant la gestion des risques de catastrophes naturelles.

II.3 Relations entre culture et risques

Selon une étude danoise « Acts of God ? Religiosity and Natural Disasters), « les tremblements de terre, tsunamis et éruptions volcaniques provoquent à long terme une hausse du sentiment religieux au sein d’une société ». « Des gens de toutes classes sociales, de tous niveaux de revenus et d’instruction se tournent vers la religion pour faire face à l’incertitude », explique en entrevue Jeanet Sinding Bentzen, auteure de l’étude et professeure agrégée d’économie à l’Université de Copenhague. L’étude montre par ailleurs que le sentiment religieux est plus vif dans les zones où se produisent des catastrophes naturelles, un phénomène qui est perceptible de génération en génération.

Cette étude ne fait que renforcer une thèse antique selon laquelle toutes les catastrophes naturelles sont l’effet d’une colère divine. Les Grecs ne s’en remettaient qu’à Dieu pour se protéger contre les catastrophes naturelles.

Lorsque l’ouragan Katrina s’est abattu sur les États-Unis en 2005, des hommes politiques et certains sinistrés ont cru à un châtiment de Dieu pour les péchés commis à la Nouvelle-Orléans. Au Japon, certains ont attribué aux dieux la responsabilité du tremblement de terre et du tsunami de 2011.

Au Cameroun, où le mont Cameroun entre en éruption à intervalle de quelques années seulement, un chef religieux déclara : « lorsque le dieu des montagnes se met en colère, il déclenche une éruption ». À travers le monde, l’attitude adoptée par les individus face au risque est en partie fondée sur la culture.

II.4 Le progrès scientifique

Le progrès scientifique est le nom donné au développement des connaissances scientifiques. Aujourd’hui, la science et les technologies nous montrent que nous pouvons réduire voire prévenir l’impact des catastrophes. C’est dans ce cadre que l’Organisation des Nations-Unies a plaidé pour la collaboration entre les gouvernements et les communautés politique, scientifique et technologique à l’échelon national et international et cela en vue d’une réduction très significative des risques de catastrophe et prévenir les catastrophes dans la mesure du possible. Cet appel a produit des résultats en 2015.

En effet, en 2015 trois des cadres de référence de l’ONU ont été unifiés : le cadre de réduction des risques de catastrophe pour l’après- 2015 (mars 2015), les objectifs de développement durable (septembre 2015) et les accords sur le changement climatique (décembre 2015).

Cette unification a permis la suppression des barrières institutionnelles et financières, l’accès aux connaissances pertinentes, et une participation équitable et un développement durable.

Aujourd’hui, les sociétés humaines disposent de nombreuses stratégies qui leur permettent de prévenir un risque et éviter qu’il ne se transforme en catastrophe. C’est ce qu’on appelle la science des risques.

II.5 Le contexte comorien

L’archipel des Comores est habituellement exposé aux risques et catastrophes naturelles liées :
- Aux éruptions du volcan Karthala ;
- Aux montées des eaux océaniques ;
- A la sécheresse ;
- Aux cyclones tropicaux ;
- Aux inondations ;
- Aux glissements de terrain ;
- Aux érosions côtières…etc.

En moins de 10 ans, l’Union des Comores a été affecté par 15 catastrophes naturelles. Les raisons de ces catastrophes ne sont pas toujours d’ordre scientifique aux yeux de la population. On parle également :
- De malédiction divine ;
- Des esprits en colère
- …etc.

En période de catastrophes naturelles annoncées, la population cherche la solution dans les mosquées et écoles coraniques mais aussi fait appel aux esprits, aux sorciers, aux marabouts, entre autres, les seuls, selon eux, à pouvoir empêcher le mal.

II.6 Intervention du Sociologue

Dans une société, on demande au sociologue d’analyser les mécanismes qui régissent les rapports entre les individus et les groupes, et les relations propres à un groupe donné. Il doit étudier les phénomènes, les comportements sociaux et l’évolution des sociétés.

Dans un contexte de crise, il doit analyser comment les individus ou les groupes d’individus perçoivent la crise et sur la base de quoi ils comptent la résoudre.
Le plus souvent, ce qui est demandé au sociologue c’est de travailler à éclairer les perceptions du risque, ou encore les représentations du risque. Cette demande, émanant souvent d’acteurs puissants (État, entreprises, scientifiques organisés), repose habituellement sur le postulat d’une irrationalité populaire face au risque, cette irrationalité étant opposée à la définition objective du risque par la science.
Le sociologue doit inviter tous les individus, tous les groupes, à adopter une approche scientifique (sociologique) pour justifier leur position ou leur stratégie.

III REGARD SOCIOLOGIQUE SUR LA SOCIETE COMORIENNE

Les sociétés ne se ressemblent pas et chacune d’elles a ses spécificités. L’Union des Comores ne fait pas exception. Elle a ses caractéristiques et surtout ses contradictions.

III.1 Peuple à la fois monothéiste et polythéiste

L’Union des Comores est réputée musulmane, et certaines données statistiques parlent d’un peuple à 100% musulman. L’Islam constitue une religion d’Etat. Les Comores effectuent les cinq prières quotidiennes, jeunent au mois de ramadan, font la zakat et ceux qui ont les disponibilités vont à la Mecque. D’ailleurs, l’Islam enseigné et accepté aux Comores c’est l’Islam sunnite, le Shiisme n’étant pas toléré.
En effet, comme l’Islam est la dernière religion monothéiste, les Comores doivent être des monothéistes : n’adorer qu’un seul Dieu. Ce qui est loin d’être le cas, du moins pour la grande majorité.

La plupart des Comoriens confient leur destin à des esprits ou à des sorciers. Avant de se présenter dans une salle d’examen, de se mettre à la recherche d’un job, de demander un mariage ou de se marier carrément, d’attribuer un prénom à un enfant ou même d’effectuer un voyage ou de déménager d’un lieu à un autre, ils doivent consulter un esprit ou un voyant (Sorcier). Or, ces pratiques sont des pratiques polythéistes. D’où, les Comoriens sont des monothéistes dans la théorie, et polythéistes dans la pratique.

III.2 Peut-on parler de culture comorienne ou des cultures comoriennes ?

Tous ceux qui ont fait la philosophie, prennent la culture comme ce qui est différent de la nature. Tout ce qui n’est pas naturel est culturel, philosophiquement.
En sociologie, la culture est définie tout autrement. En effet, les Sociologues définissent la culture comme « ce qui est commun à un groupe d’individus » et comme « ce qui le soude », c’est-à-dire ce qui est appris, transmis, produit et inventé.

Peut-on parler alors d’une culture comorienne ? Qu’st-ce qu’on trouve de commun dans l’ensemble des îles. Dans l’ensemble des régions ? Dans l’ensemble des localités ?

Beaucoup se hasardent de parler de Grand-mariage, comme pilier de la culture comorienne. Or, le Grand-mariage varie d’un individu à un autre, d’un quartier à un autre, d’une localité à une autre, d’une région à une autre et d’une île à une autre.
Même au niveau national, on ne trouverait pas un plat totalement culturel. Car, la manière de faire un plat ici, ne l’est pas là-bas.

III.3 Société comorienne, modernité dans la tradition : cas du Grand-mariage

Ici, nous allons faire une analyse purement sociologique sur les forces que détiennent les traditionnalistes pour maintenir le Grand-mariage.

En effet, conservateurs, réformateurs et extrémistes, tous sont d’accord que le Grand-mariage présente des inconvénients, même si les premiers les minimisent par rapport à l’importance qu’on doit accorder à la tradition et aux coutumes. Alors, il est légitime de s’interroger sur le secret qui se trouve dans le Grand-mariage et qui fait que même ceux qui ont juré devant Dieu qu’ils ne vont pas le faire finissent par l’accomplir. Des grands intellectuels ont pris le temps de dénoncer à travers des écrits et des conférences un système considéré à leurs yeux comme obsolète et désuète. Mais qu’au final, ils finissent par le faire pour une raison ou une autre. Certes, les raisons sont multiples, mais le cas qui nous intéresse c’est la stratégie utilisée par les traditionnalistes consistant à accorder de la place à la modernité pour se maintenir.

En effet, à regarder de près, il y a beaucoup d’activités assimilées au Grand-mariage et pourtant ne présentent pas de traits traditionnels. Il s’agit d’activités importées d’Europe, d’Arabie ou même d’Afrique. Et pourtant, beaucoup de Comoriens dont des intellectuels ne s’interrogent pas sur le pourquoi et le comment de ces activités importées dans une activité supposée très traditionnelle : peut-on innover dans la tradition ? Au même moment où on cherche à conserver la tradition, on introduit des activités qui n’y ont rien à voir afin de la cimenter. A titres illustratifs, on peut citer :
- Le madjlis : créé à la fin des années 70 afin d’attirer les guides religieux formés en Tanzanie, ensuite dans les pays arabes ;
- Le dîner : inventé par le notable après s’être rendu compte que le cadre et le politique prennent distance avec les festins traditionnels. Le fait de manger avec la main ou de s’asseoir avec n’importe qui pour manger démotivait les cadres et les politiques. Le dîner reste la seule activité liée au Grand-mariage où le cadre et le politique sont placés au premier rang ;
- Le Wukumbi : importé des pays de l’Afrique de l’Est, l’Ukumbi est introduit aux années 80 pour faire honneur aux femmes dites de classe. Elles sont des femmes d’affaires, des femmes d’hommes politiques, des femmes instruites, qui ne se retrouvaient pas dans les danses purement traditionnelles.
Aujourd’hui, à regarder de près ces trois activités, on se pose la question « il y avait quoi dans le Grand-mariage sans ces trois activités », et pourtant elles ne sont que de l’innovation. C’est ce qu’on appelle modernité dans la tradition.

III.4 Des communautés dans la communauté

L’une des caractéristiques des Comores, c’est l’attachement à un village. Les gens préfèrent donner leur adresse de naissance plutôt que leur adresse de résidence. Le village est tellement sacré aux Comores et chacun doit en avoir au moins un.
Cependant, des habitants de tout un quartier peuvent être refusés le fait qu’ils appartiennent à la ville, malgré qu’ils y soient nés, qu’ils y ont construit des maisons et participent à son développement.

Le plus souvent, ces quartiers sont réputés quartiers de descendants d’esclaves ou tout simplement d’anciens pêcheurs. Dans ces quartiers, on y trouve des Ingénieurs, des Médecins, des Guides religieux, entre autres, mais la communauté ne les accepte pas. Ils ne peuvent ni la représenter, ni constituer leur fierté.

III.5 L’individu et la communauté

L’Afrique a toujours été reprochée de n’accorder aucune place à l’individu et que tout est centré à la communauté. C’est pourquoi, en réponse à ces critiques, la charte africaine a consacré tout un chapitre aux devoirs de l’individu (articles 27, 28 et 29).

Les populations africaines sont encore fortement attachées aux communautés traditionnelles où elles puisent leur mode de vie, leur identité. Le risque inhérent aux communautés traditionnelles est un certain communautarisme que certains accusent d’entraver le processus de développement. En Afrique, toute repose sur la communauté et l’individu ne représente rien. L’Union des Comores n’échappe pas à la règle.

Aux Comores, toute initiative personnelle doit avoir la bénédiction de la communauté et les intérêts de celle-ci doivent primer sur ceux de l’individu.
Le choix de votre conjoint, le choix de votre lieu de résidece, vos projets professionnels, vos choix politiques, entre autres, doivent obéir à certaines règles établies par la communauté. Dans le cas contraire, vous vous attirez les foudres de la communauté. L’individu n’est rien devant la communauté.

III.6 Culture et corruption

Selon Transparence Internationale « la corruption est l’abus de pouvoir reçu en délégation à des fins privées ». Cette définition est proche de celle de la Banque mondiale qui stipule que « la corruption est le fait d’utiliser sa position de responsable d’un service public à son bénéfice personnel ».

Aux Comores, la corruption constitue la règle dans les institutions coutumières. En effet, l’institution coutumière constitue une école de la corruption où on apprend à s’enrichir illégalement et sur le dos des autres. Gagner plus que les autres lors des partages de biens ou de richesse fait de vous un homme fort et puissant.
La répartition équitable est interdite dans la société comorienne et le contrôle constitue un délit : personne n’a le droit de savoir si la répartition s’est bien faite ou pas.

IV L’AVENEMENT DES COMMUNES

L’avènement des communes avait annoncé la modernisation de la société comorienne. Pour certains, la Mairie allait remplacer l’institution coutumière, et le Maire le Grand-notable. Et 10 ans après ?

IV.1 Historique des communes aux Comores

Le 02 mai 2011, l’Assemblée de l’Union a adopté une loi portant organisation territoriale de l’Union des Comores. Cette loi a été promulguée par un Décret présidentiel N° 11-148/PR le 21 juillet 2011.

L’article premier de cette loi stipule que l’administration territoriale de l’Union des Comores est assurée par les communes, les îles autonomes et par les services déconcentrés de l’Etat.

Le 9 avril 2011 l’assemblée de l’Union a adopté une loi cadre portant organisation du scrutin communal et cette loi a été promulguée par le Chef de l’Etat le 21 juillet 2011 (Décret 11-149/PR).

Il faut noter qu’avant cette loi, soit de 2006 à 2008, des localités comme Mbeni, Foumbouni et Moroni ont mis en place des communes et des Maires ont été désignés dans les places publiques ou coutumières par acclamation.

Mais les conflits de compétence qui opposaient le pouvoir central et les pouvoirs insulaires n’ont pas permis à ces communes de survivre, chacun de ces deux pouvoirs s’attribuant la paternité. L’implication du notable n’a pas non plus facilité leur survie.

IV.2 Organisation et fonctionnement

Dans l’ensemble du territoire, on compte 54 communes dont 28 à Ngazidja, 20 à Ndzuwani et 6 six à Mohéli.
La commune est structurée autour e deux organes :
- Organe délibératif : Conseil Communal dont les membres sont élus au scrutin majoritaire proportionnel à 1 tour pour une mandature de 5 ans ;
- Organe exécutif : le Maire.

IV.3 Les communes et le pouvoir coutumier

Les conservateurs ont accueilli les communes avec un peu de réticence. Pour eux, le pouvoir coutumier risque d’être remplacé par le pouvoir communal. Le chef de village par le Maire. Et que les communes vont vouloir rationaliser les activités de la cité. En tout cas, c’est le souhait de beaucoup de cadres, qui trouvent exagérés les pouvoirs attribués aux notables.

Mais, le fait que le gouvernement n’a pas accompagné la mise en place des communes et qu’il arrive que la plupart des communes sont financées à partir des activités coutumières, par le bon vouloir du notable, les communes sont dans l’impossibilité de se détacher des conservateurs.

A Anjouan comme à Mohéli où les communes ne reçoivent pas de financement des coutumiers, les Mairies ne demeurent que des boites à lettres.

IV.4 Commune et pouvoir de contrainte

L’élu local ou comme on l’appelle le Maire a un statut juridique et politique très important. Il est à la fois un agent de la commune et un agent de l’État. En termes de police administrative, il est en charge de maintenir l’ordre public, la sûreté, la sécurité et la salubrité publique.

Toutefois, les élus locaux se plaignent de ne pas avoir le pouvoir nécessaire et suffisant pour exercer pleinement leur mission surtout en matière de maintien de l’ordre public. Certaines communes disposent d’une police communale, mais très limitée en matière d’intervention : non formée, ni équipée.

IV.5 Politisation des communes

En principe, une Mairie s’occupe des politiques de développement local, et cela quelle que soit l’appartenance politique du Maire. Aux Comores, la situation se présente d’une manière différente.

L’adhésion à un projet communal par la population dépend de la position politique du Maire et une commune ayant à sa tête un opposant se heurte à la résistance des pouvoirs publics.

IV.6 Communes et développement communautaire

Jusqu’à présent, les communes n’arrivent pas à se montrer porteuses des projets de développement communautaire. Les attentes de la population sont restées vaines. Et jusqu’à présent, les projets de développement communautaire sont portés par les associations de développement communautaire, et surtout par les conservateurs en ce qui concerne Ngazidja.

Ici, en plus de la diaspora, le Grand-mariage reste le premier bailleur du développement communautaire, ce qui réduit le pouvoir des communes.

V ORGANISATION SOCIALE DE LA SOCIÉTÉ COMORIENNE

L’organisation sociale est, en sciences sociales, un processus de formation des structures sociales, ayant tendance à réguler, ordonner les interactions sociales entre entités sociales. Cette organisation comporte ses propres normes sociales, formes de hiérarchisation et sa propre culture.

V.1 La stratification de la société

On entend par « Strate » l’Ensemble des personnes ayant les mêmes statuts économiques, sociaux, etc., les mêmes droits, les mêmes espérances. Quant à la stratification sociale, c’est un processus qui tend à positionner les individus de façon hiérarchique, en strates (ou couches) au sein d’une organisation sociale donnée, et à engendrer des inégalités, en termes d’accès et de répartition des ressources. Le processus de stratification sociale produit une hiérarchie sociale, ainsi qu’un ordre social.

Aux Comores, la stratification n’est pas homogène entre les iles.
A Mayotte, comme à Mohéli, il n’existe pas de stratification sociale très visible. Les individus, d’où qu’ils viennent, bénéficient des mêmes privilèges, quel que soit le sexe ou l’origine. Tel n’est pas le cas à Anjouan et en Grande-comore.

A Anjouan, l’individu est classé selon qu’on soit bourgeois ou non-bourgeois. La Bourgeoisie est beaucoup plus déterminée par le lieu de résidence. Quand vous vivez à Mutsamudu ou à Domoni, par exemple, vous avez plus de chance d’être considéré comme un Bourgeois. Au contraire, si vous vivez dans le Nioumakele, vous êtes un non-Bourgeois.

D’ailleurs, né ou grandi à la capitale ne vous procure pas le statut de Bourgeois, il faut remonter aussi sur les origines.
En Grande-comore, la stratification est si compliquée. Vous êtes classé selon que vous soyez :
- Originaire ou non du lieu de naissance ;
- De votre sexe ;
- Du rang de naissance : aîné ou cadet ;
- Du rang social de vos parents et arrières-parents ;
Mais l’individu est surtout statué selon qu’il ait accompli le Grand-mariage ou non. A travers celui-ci, la société est classée en deux principaux rangs :
- Le rang des enfants du village : qui regroupe tous ceux qui n’ont pas accompli le Grand-mariage ;
- Le rang des notables ou hommes uniques : qui regroupe toutes les personnes ayant accompli le Grand-mariage.
Force est de constater qu’à l’intérieur de chaque rang il existe encore une multitude de classes.

V.2 La femme comorienne dans la société

Aux Comores, la société est matrimoniale. L’homme est hébergé par son épouse, cas très rare aussi bien en Islam que dans les autres religions.

Hommes et femmes forment deux sociétés qui ne partagent pas les mêmes espaces. La femme- même en 2020- est loin de constituer une personne entière : elle ne participe pas dans les réunions de décision même celles qui le concernent directement ; même ces richesses (or, terrain et habits traditionnels) ne lui appartiennent que symboliquement et elle ne peut pas les vendre à l’insu de sa famille, sinon elle est considérée de rebelle ou de femme maudite.
Ironie du sort, les femmes qui tentent de jouer le rôle des hommes ou tout simplement de l’imiter est appelé « oncle Hadidja », une manière d’ironiser.

V.3 Place et rôle du religieux

Comme on l’a dit plus haut, l’Islam occupe une place très considérable dans la vie quotidienne des Comoriens. Le Guide religieux ne peut pas alors ne pas occuper une place considérable dans la société.

Dans les trois îles (Maworé, Ndzuwani et Mwali), le guide religieux s’arroge lui-même sa place selon son comportement : il doit prendre distance avec les femmes ; ne pas prendre par dans les conflits intercommunautaires ; ne pas participer dans des actes de corruption, entre autres.

Dans ce cas, le guide religieux peut jouer un grand rôle dans le processus de développement communautaire comme dans tout processus de sensibilisation comme dans celle concernant la Gestion des Risques de Catastrophe.
Autrement, le guide religieux, peu importe ses connaissances et compétences religieuses, ne pourra jouer aucun rôle.

En Grande-comore, la situation est si compliquée. En effet, pour être accepté par la communauté, le guide religieux doit adopter deux comportements :
1. Ne pas remettre en cause toute activité coutumière ou jugée coutumière. Les conservateurs ne veulent jamais qu’on oppose le Grand-mariage et l’Islam.
2. S’engager à accomplir le Grand-mariage et surtout à le justifier avec des versets coraniques lors de ses prêches.
Autrement, le guide religieux n’aura ni le droit de s’asseoir avec les autres, ni de s’exprimer publiquement.

V.4 Le politique dans l’organisation de la société

Ces dernières années, on assiste à une dévalorisation du statut d’homme politique aux Comores. Etre politique, c’est synonyme à malhonnêteté.

Les politiques sont appréciés selon leur position immédiate dans la gestion de l’Etat. Si vous êtes au pouvoir, les gens vous apprécient selon leur position politique.
Aujourd’hui, on assiste à une communautarisation de la politique. On parle de villes ou villages de l’opposition ou du pouvoir et que certains leaders n’ont pas le droit d’y mettre pied.

V.5 Les hommes charismatiques

On les trouve surtout à Anjouan. Ce sont des hommes (peu de femmes) qui ont un certain charisme et qui fait que tout le monde, sinon la majorité, les respecte.
Ils n’ont ni pouvoir politique, ni pouvoir religieux ou coutumier et ne font aucun effort pour être respectés. Par contre, leur discours est très écouté et leurs noms font l’unanimité.

V.5 Place des hommes instruits

Dans nombreuses localités des Comores, les hommes instruits ou comme on les appelle communément « cadres » sont impliqués dans les affaires de la cité.
Cependant, en Grande-comore, les Cadres qui ne s’impliquent pas dans le processus du Grand-mariage sont très marginalisés, leurs compétences importent moins.
Il arrive que la gestion et le contrôle de projets très complexes soient confiés à des gens sans compétence quelconque mais tout simplement par ce qu’on appartient à un rang social donné.

Par ailleurs, des jeunes cadres qui ont échoué dans les études et/ou dans la politique se réfugient dans le système coutumier et constituent une opposition très farouche contre les autres cadres qui ont pris des distances avec les conservateurs.

CONCLUSION

Le risque de catastrophe est un fait social et doit être traité comme tel. Pour l’appréhender, il faut adopter une approche sociologique.

Les risques de catastrophes aux Comores sont réels et n’épargnent personne. Toutefois, la manière de les concevoir varie d’une catégorie de personnes à une autre. Il existe une représentation sociale du risque de catastrophe allant de la divinité au fait scientifique en passant par les forces sorcellerie.

La société comorienne est complexe, loin de constituer une société homogène, ses réalités variant d’une île à une autre, d’une région à une autre, d’une localité à une autre et même d’un quartier à un autre. Cela se manifeste surtout dans la stratification de la société.

Alors qu’en Grande-comore le Grand-mariage reste l’élément central de la stratification de la société, dans les autres îles le Grand-mariage n’est pas visible.
Ici ou là, le Grand-notable, le Maire, le Guide religieux, l’homme politique, l’homme charismatique et le cadre tout comme la femme pourraient tous constituer des personnes d’appui dans un processus de sensibilisation. Seulement, les portées et limites de chacun d’eux dépend de la localité et de la région en question. Ce cours devra permettre aux étudiants en Gestion de Risque de catastrophe d’aborder les communautés d’une manière intelligente et scientifique.


Voir en ligne : Peut-on être en même temps Grand-notable et Intellectuel ?