Mistoihi ABDILLAHI

La sociologie comorienne

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Les transferts de fonds de la diaspora : les zones d’ombres quant à leur rôle dans le développement

jeudi 18 juin 2020, par Mistoihi ABDILLAHI

Aux Comores, amorcez une discussion avec n’importe quel jeune ou moins jeune, tous vous formuleraient des hypothèses bien élaborées, vous fourniraient des explications très sophistiquées sur le rôle prétendu décisif de la Diaspora comorienne de France dans le développement de ce pays. Une grande partie d’entre eux suppose même que sans elle l’on mourrait tous de faim et que cela sonnerait le glas du « développement communautaire », sur lequel beaucoup jurent aujourd’hui.

Tous les secteurs vitaux du pays seraient déséquilibrés. Partant, cela n’expliquerait-il pas quelque part la volonté d’un bon nombre d’entre eux de vouloir émigrer vers la France, ce, en dilapidant les économies de toute une famille et au péril de leur vie ?
MAIS QU’IMPORTE ! Qu’importe lorsque l’on constate qu’ici -aux Comores- même au sein de l’administration publique, nos frères et sœurs de passage, ceux de la diaspora, bénéficient de privilèges injustifiés : ils peuvent demander -et obtiennent- à être traités comme une classe spécifique et ce avec les honneurs qui leur seraient dus. Dans certaines institutions publiques comme à la SNPSF, ils jouissent d’un statut VIP.

On leur exprime ainsi une forme de reconnaissance, eux qui aideraient, dit-on, le pays à se relever ; eux qui se sacrifieraient pour ceux qui sont restés au pays : ceux d’ici qui n’ont jamais eu l’opportunité de partir, ou cédé aux illusions d’un ailleurs –d’un Occident- fantasmé.

Aujourd’hui, nos partenaires financiers et stratégiques invitent les gouvernements respectifs à capitaliser les fonds qui proviendraient d’eux, estimés à ce jour à des milliards. Certains, animés de bonne foi, parlent d’une réorientation de ce don de Dieu.

En effet, les transferts financiers opérés par les migrants comoriens en France evalués à plus de 350 000 000 sur une population estimée à 800 000 ont atteint, ces dernières années, des sommes supérieures au montant de l’aide publique au développement. Les apports financiers atteignent les 246 742 (millions de francs comoriens) en 2015, soit 24,5% du PIB (BCC).

Cependant, force est de constater : ces fonds servent surtout à la consommation des familles, à des investissements individuels ou à caractère purement social. De plus, et cela il faut le reconnaître, ils assurent la scolarité de nombreux jeunes écoliers ou même étudiants, les dépenses sanitaires de certains membres de la famille voire celles du quotidien.

D’un autre côté, ils soutiennent aussi la construction de foyers familiaux et de maisons, celles-ci bâties le plus souvent à la hâte ou avec faste sans cohérence architecturale aucune, le tout étant qu’elles puissent être prêtes le jour du Grand-mariage, un grand-mariage fixé dans certains cas juste quelque mois auparavant. Naturellement, c’est ce processus qui absorbe l’argent de la diaspora par les coûts qu’il engendre.

De l’argent qui permet certes d’acheter (pire à l’étranger : Paris, Dubaï ou Shanghai) de la nourriture, de l’or et des habits exclusivement réservés à ce jour spécifique, ce grand jour. Mais, les dépenses engagées aujourd’hui, dans et à travers le Grand-mariage, ne répondent à aucun critère d’investissement ou de finalité économique. Même l’or exposé, en dehors de sa fonction de parure d’apparat, de son esthétique d’ostentation, ne fait jamais office de devise.

Cependant, nous ne nions pas que ces fonds diasporiques participent aussi au « développement communautaire ». Nous reconnaissons que les réalisations produites dans nos villages surtout de Ngazidja traduisent la volonté d’un engagement financier réel de nos frères et sœurs en question, lesquels contribuent activement à la construction de places publiques, de grandes mosquées, de foyers associatifs à vocation culturelle, et bien d’autres encore …

Tout cela est noble ! Mais doit-on réduire exclusivement le développement économique d’un pays à de simples engagements restreints à des réalisations localisées fussent-elles motivées par la volonté d’hommes et de femmes convaincus ? N’a-t-on pas tort alors de ne compter que sur eux pour la reconstruction de ce pays or nous savons que la quasi-totalité de leurs économies est diluée dans le Grand-mariage ?

À titre illustratif, aujourd’hui, le Grand-mariage d’un membre de la diaspora est estimé à 50 000 000KMF, soit 100 000 euro. A-t-on seulement idée de la taille de l’entreprise susceptible d’être créée avec un tel capital ? Du nombre de jeunes à qui l’on pourrait offrir un avenir en les y embauchant ? Combien en termes de recettes à l’Etat cette entreprise apporterait ?

De toute façon, se justifient les membres de la Diaspora, il semble impossible d’investir dans un pays manquant de compétences avérées et de structures viables sur lesquels s’appuyer et auxquels se fier, comme si les services des Chambres de Commerce et de l’Agence Nationale pour la promotion des Investissement leur paraissaient insignifiants, sinon insuffisants.

Ce qui est certain, et qu’on le sache bien, si les fonds apportés ici aidaient significativement à la reconstruction du pays, celui-ci aurait déjà engagé un pas conséquent et effectif dans son développement. Alors, si l’on en est encore à ce stade de tâtonnement et de redéfinition de nous-mêmes et de nos priorités économiques, cela signifie tout simplement que tous ces milliards envoyés ou ramenés au pays par la Diaspora n’apportent pas réellement grand’ chose à notre développement économique.

Que de la poudre aux yeux ! L’ironie du sort est que beaucoup de jeunes comoriens de la Diaspora disent refuser investir dans un pays où rien ne fonctionnerait. N’est-ce pas là justement que leurs investissements acquerraient un véritable sens. Économique ! Patriotique, surtout !

In Le Mensuel de l’Economie N°03 du mois de décembre 2016